{"id":1062,"date":"2015-09-10T12:41:30","date_gmt":"2015-09-10T11:41:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/?p=1062"},"modified":"2015-09-10T12:51:16","modified_gmt":"2015-09-10T11:51:16","slug":"de-james-warner-bellah-a-john-ford","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/?p=1062","title":{"rendered":"De James Warner  Bellah \u00e0 John Ford"},"content":{"rendered":"<p>Jean-Jacques Sadoux<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><b>Quelques r\u00e9flexions fragmentaires sur une traduction cin\u00e9matographique<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0<\/b><b>War Party\/ She wore a yellow ribbon (La charge h\u00e9ro\u00efque)<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p>Entre 1947 et 1950 John Ford r\u00e9alise trois films qui constituent une entit\u00e9 originale connue sous le nom de cycle de la cavalerie. Les trois Westerns formant ce triptyque\u00a0\u00a0 <b>Fort<\/b> <b>Apache<\/b> (<i>Le Massacre de Fort Apache<\/i>, 1947), <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b> (<i>La Charge<\/i> <i>H\u00e9ro\u00efque,<\/i> 1948), <b>Rio Grande<\/b> (1950), c\u00e9l\u00e8brent la cavalerie am\u00e9ricaine et son r\u00f4le dans la conqu\u00eate de l\u2019Ouest. L\u2019impression d\u2019unit\u00e9 est encore renforc\u00e9e par le fait que ces \u0153uvres sont la traduction cin\u00e9matographique de trois nouvelles de James Warner Bellah publi\u00e9es pour la premi\u00e8re fois dans le <i>Saturday Evening Post<\/i> en 1947 et 1948\u00a0<b>: <i>Massacre<\/i>, <i>War Party<\/i> <\/b>et<b> <i>Mission with no record<\/i>.<\/b><\/p>\n<p>Cette trilogie r\u00e9pond \u00e0 une quinzaine d\u2019ann\u00e9es d\u2019intervalle \u00e0 celle exaltant l\u2019arm\u00e9e britannique aux Indes\u00a0: <b>Black Watch<\/b> (1929), <b>Wee Willie Winkie<\/b> (1937) et <b>Four Men and a<\/b> <b>Prayer<\/b> (1938) en utilisant le m\u00eame type de rituel et Victor Mc Lagen dans les m\u00eames r\u00f4les de sergent fort en gueule mais au c\u0153ur d\u2019or.<\/p>\n<p>La collaboration entre John Ford et James Warner Bellah ne devait d\u2019ailleurs pas s\u2019arr\u00eater l\u00e0 puisque c\u2019est \u00e0 lui que l\u2019on doit le sc\u00e9nario de <b>Sergeant Rutledge<\/b> <i>(Le Sergent<\/i> <i>Noir<\/i>, 1960) qui s\u2019apparente aussi au cycle de la cavalerie par sa c\u00e9l\u00e9bration sur le mode \u00e9pique de ces r\u00e9giments qui devaient assurer la conqu\u00eate militaire de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Jean-Loup Bourget rappelle que les films de la trilogie westernienne\u00a0 \u00ab\u00a0sont \u00e0 la crois\u00e9e de deux genres, ou constituent si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, une hybridation r\u00e9ussie du Western par le film colonial\u00a0\u00bb (1), et il est vrai que la filiation de ces \u0153uvres de Ford avec le cin\u00e9ma hollywoodien chantre de la grandeur imp\u00e9riale britannique (<i>Les Trois Lanciers du Bengale<\/i>, <i>Gunga Din<\/i>, <i>La Charge de la Brigade L\u00e9g\u00e8re<\/i>) apparait dans ces trois Westerns \u00e0 travers la reprise de sch\u00e9mas narratifs et psychologiques\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le h\u00e9ros a le sens de sa responsabilit\u00e9 d\u2019homme blanc civilis\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019indig\u00e8nes qui sont d\u2019innocents enfants, parfois \u00e9gar\u00e9s par d\u2019hypocrites fanatiques. Il est totalement loyal \u00e0 son \u00ab\u00a0roi et pays\u00a0\u00bb, avec un sentiment profond de la camaraderie masculine, \u00ab\u00a0l\u2019esprit de corps\u00a0\u00bb \u2026il ne recherche pas la gloire ou la fortune \u2026ce qu\u2019il craint par-dessus tout est non la mort, mais la l\u00e2chet\u00e9.\u00a0\u00bb (2)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>James Warner Bellah<\/b> (1899-1976)<\/p>\n<p>Parfois qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0Kipling am\u00e9ricain\u00a0\u00bb James Warner Bellah est un \u00e9crivain prolifique dont l\u2019\u0153uvre se veut une r\u00e9flexion sur l\u2019histoire pass\u00e9e et pr\u00e9sente des Etats Unis. Issu d\u2019une famille d\u2019ascendance irlandaise qui donna \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique un grand nombre de juristes et de militaires, l\u2019id\u00e9ologie qui sous-tend ses r\u00e9cits est tr\u00e8s proche de celle d\u2019un Remington (3) ou d\u2019un Teddy Roosevelt (4). La mission civilisatrice de l\u2019homme blanc \u00e9tant constamment magnifi\u00e9e et la cavalerie am\u00e9ricaine qu\u2019elle soit du Nord ou du Sud c\u00e9l\u00e9br\u00e9e dans un style cocardier dont la nouvelle <b>War Party<\/b> offre quelques exemples significatifs\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>Fifty cents a day to point the march of empire. Forty men on the rim of a nation, carrying the police power in their carbine boots, with a thousand savage warriors a few miles north of their bivouac<\/i>.\u201d<\/p>\n<p><b><span style=\"text-decoration: underline;\">She Wore a Yellow Ribbon (<\/span><\/b><i>La Charge H\u00e9ro\u00eeque<\/i><b><span style=\"text-decoration: underline;\">) 1949<\/span><\/b><\/p>\n<p>La traduction cin\u00e9matographique de Ford porte un titre qui t\u00e9moigne d\u2019une rupture de ton assez inhabituelle.<\/p>\n<p>La nouvelle de Warner Bellah s\u2019intitule sobrement <b>War Party<\/b> et le titre que Ford choisit pour son adaptation contraste fortement avec ceux qu\u2019il donne aux deux autres films qui composent la trilogie. <b>Massacre<\/b> devient <b>Fort Apache<\/b> (<i>Le Massacre de Fort Apache<\/i>), et <b>Mission with no Record<\/b> sera <b>Rio Grande<\/b>.<\/p>\n<p>Dans les deux cas on constate en d\u00e9pit de la modification du titre original une volont\u00e9 de conserver voire d\u2019amplifier l\u2019ancrage dans l\u2019univers du Western.<\/p>\n<p>Avec <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b> rien de tel, et il est amusant de constater que le titre fran\u00e7ais <i>La Charge H\u00e9ro\u00efque<\/i> cultivant \u00e0 des fins commerciales un effet de redondance renvoyant \u00e0 <i>La Chevauch\u00e9e Fantastique<\/i> (<b>Stagecoach<\/b><i>,<\/i> 1939) se situe d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans l\u2019esprit westernien le plus classique.<\/p>\n<p>Le titre qu\u2019a choisi Ford est explicit\u00e9 dans les paroles de la chanson qui accompagne le g\u00e9n\u00e9rique\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab<i>\u00a0Round her neck she wore a yellow ribbon. She wore it in the winter, in the merry month of May, and when I asked her why the yellow ribbon she said: it\u2019s for my lover who\u2019s in the cavalry<\/i>\u201d<\/p>\n<p>La couleur jaune \u00e9tant fortement connot\u00e9e dans l\u2019imaginaire hollywoodien (3) le film aura une tonalit\u00e9 \u00e0 la fois sentimentale et m\u00e9lancolique en renvoyant \u00e0 la tradition am\u00e9ricaine du XIX\u00e9me si\u00e8cle qui voulait que les \u00e9pouses ou fianc\u00e9es des cavaliers de la US cavalry agitassent ce ruban quand leurs compagnons quittaient le fort.<\/p>\n<p>A la peinture de l\u2019officier vieillissant et bourru que les circonstances am\u00e8nent \u00e0 reprendre du service au moment de sa retraite, Ford ajoute en contrepoint des relations amoureuses et l\u2019annonce sans ambigu\u00eft\u00e9 d\u00e8s le g\u00e9n\u00e9rique.<\/p>\n<p>On trouve \u00e9galement un int\u00e9ressant terrain de comparaison dans la lecture de la nouvelle de Bellah et du d\u00e9coupage technique de Frank Nugent.<\/p>\n<p>Dans l\u2019\u00e9dition originale de <b>War Party<\/b>, publi\u00e9e le 19 juin 1948 dans le<b> Saturday<\/b> <b>Evening Post<\/b>, on trouve sous forme de \u00ab\u00a0chapeau\u00a0\u00bb une phrase qui pr\u00e9sente l\u2019\u0153uvre au lecteur, et qui fonctionne en fait comme un pr\u00e9-g\u00e9n\u00e9rique au cin\u00e9ma\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u201cForty weary cavalrymen were all that lay between the fort and the enemy\u2019s nine hundred \u2013 the savage, bloodthirsty WAR PARTY\u201d<\/i><\/p>\n<p>Le film\u00a0 quant \u00e0 lui s\u2019ouvre sur un gros plan du fanion du 7\u00e9me r\u00e9giment de cavalerie, accompagn\u00e9 du commentaire suivant prononc\u00e9 par une voix off\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Custer is dead. And around the bloody guidon of the immortal Seventh Cavalry lie two hundred and twelve officers and men.\u201d<\/i><\/p>\n<p>S\u2019enchainent alors une s\u00e9rie de sc\u00e8nes tr\u00e8s br\u00e8ves \u00e9voquant les hommes du Pony Express livrant au p\u00e9ril de leurs vies le courrier \u00e0 travers l\u2019Ouest, tandis que le commentaire se poursuit\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0 The Sioux and Cheyennes are on the warpath. By military telegraph news of the\u00a0 Custer massacre is flashed across the long roamy miles \u2026 to the Southwest \u2026 and by stagecoach to the hundred settlements and the thousand farms standing under threat of an Indian uprising. Pony Express riders know that one more such defeat as Custer\u2019s, and it would be a hundred years before another wagon train dared to cross the Plains\u201d.<\/i><\/p>\n<p>On voit alors une colonne de cavaliers indiens en tenue de guerre traverser l\u2019\u00e9cran comme empreints d\u2019une sourde d\u00e9termination, tandis que la voix off conclut\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0And from the Canadian border to the Rio Bravo \u2026 ten thousand Indians, Kiowas, Comanches, Arapahoes, Sioux and Apache \u2013 under Sitting Bull and Crazy Horse, Gall and Crow King, are uniting in a common war against the United States Cavalry\u201d.<\/i><\/p>\n<p>Cette sequence d\u2019ouverture offer une illustration int\u00e9ressante des propos que John Ford met dans la bouche d\u2019un journaliste dans <b>The Man Who Shot Liberty Valance<\/b>\u00a0: \u00ab\u00a0 <i>In the West , Sir, when facts conflict with the legend, we print the legend.\u201d<\/i><\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 historique ne pr\u00e9occupe que mod\u00e9r\u00e9ment John Ford beaucoup plus attach\u00e9 \u00e0 la l\u00e9gende qu\u2019\u00e0 la stricte interpr\u00e9tation des faits. Rappelons en passant qu\u2019en 1876 les cavaliers du Pony Express ne convoyaient plus le courrier depuis longtemps, l\u2019entreprise ayant dur\u00e9 moins de deux ans (1860-1862) et que les Indiens Sioux et Cheyennes, apr\u00e8s leur victoire \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de Little Big Horn sur la cavalerie am\u00e9ricaine, s\u2019\u00e9taient soit enfuis au Canada (Sitting Bull), soit rendus aux autorit\u00e9s (Crazy Horse) et ne constituaient nullement une menace pour la colonisation de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la pr\u00e9tendue alliance entre Comanches, Sioux et Apaches, elle rel\u00e8ve purement et simplement du d\u00e9lire sur le plan historique, ou plus grave encore pour reprendre la formule de Jon Tuska \u00ab\u00a0du \u00ab\u00a0cauchemar racial\u00a0\u00bb.(4)<\/p>\n<p>Cette introduction, qui dans un film plus r\u00e9cent serait utilis\u00e9e comme pr\u00e9-g\u00e9n\u00e9rique, est en quelque sorte le pendant des lignes mises en exergue dans la nouvelle de James Warner Bellah. Leur d\u00e9pouillement et leur sobri\u00e9t\u00e9 contrastent fortement avec le ton \u00e9pique adopt\u00e9 par Ford. Il ne s\u2019agit plus ici d\u2019une menace qui p\u00e8se sur toute la colonisation de l\u2019Ouest, mais du sort de quarante cavaliers et du fort o\u00f9 ils sont bas\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce qui frappe dans l\u2019introduction de la nouvelle, c\u2019est\u00a0 le caract\u00e8re spectaculaire et la volont\u00e9 de dramatisation du r\u00e9cit. L\u2019emploi de termes comme \u00ab<i>\u00a0savage<\/i>\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0<i>bloodthirsty<\/i>\u00a0\u00bb anticipe le style du commentaire dit par la voix off. Il s\u2019op\u00e8re n\u00e9anmoins dans la traduction cin\u00e9matographique un glissement significatif vers une pr\u00e9sentation moins connot\u00e9e sur le plan racial. La violence et le parti pris dont t\u00e9moigne l\u2019\u0153uvre de James Warner Bellah ne pouvaient passer telles quelles \u00e0 l\u2019\u00e9cran dans un cin\u00e9ma encore fortement encadr\u00e9 par le Code de Production mettant en garde, officiellement du moins, contre tout langage cin\u00e9matographique susceptible d\u2019encourager la haine raciale.<\/p>\n<p>Les exemples sont nombreux dans <b>War Party<\/b> de cette vision raciste de l\u2019Indien, et de cette peur de la<i> miscegenation<\/i> qui hante tout un courant de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, de The <b>Last of the Mohicans<\/b> de Fenimore Cooper au<b> Clansman<\/b> de Thomas Dixon.<\/p>\n<p>Quelle que soit la crainte qu\u2019inspire l\u2019Indien, on ne retrouve \u00e0 aucun moment dans le film de Ford des passages comparables \u00e0 ceux qui pars\u00e8ment le texte original\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Dead soldiers, bloating and bursting their filthy shirts along the lone miles of the prairie. Scalped settlers and mutilated women and half-breeds born of white girls\u201d.<\/i><\/p>\n<p>Dan Ford dans <b>Pappy: The Life of John Ford<\/b> fait d\u2019ailleurs remarquer que les nouvelles de James Warner Bellah se d\u00e9roulant \u00e0 Fort Starke\u00a0: \u00ab\u00a0 <i>are heavy on rape and racism, and their message about the Indians is clear: the only good one is a dead one\u201d.<\/i> (5)<\/p>\n<p>Les imp\u00e9ratifs du Code de Production ne suffisent pas \u00e0 expliquer la diff\u00e9rence de ton entre la nouvelle <b>War Party<\/b> et le film <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b>. \u00a0Cette diff\u00e9rence provient essentiellement de l\u2019humanisme et l\u2019absence de pr\u00e9jug\u00e9s \u00a0de John Ford qui se manifestent non seulement \u00e0 travers ses \u0153uvres mais aussi dans ses d\u00e9clarations publiques. Dans <b>Amis Am\u00e9ricains<\/b> , passionnant recueil d\u2019entretiens avec les grands auteurs d\u2019Hollywood, Bertrand Tavernier rappelle la position du cin\u00e9aste sur le probl\u00e8me racial aux Etats Unis\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0 Je suis un homme du Nord. Je d\u00e9teste la s\u00e9gr\u00e9gation \u2026J\u2019ai oblig\u00e9 une compagnie de production \u00e0 payer une tribu d\u2019Indiens qui \u00e9taient dans la mis\u00e8re selon le tarif des figurants d\u2019Hollywood les plus pay\u00e9s et je les ai sauv\u00e9s. Raciste, moi\u00a0? Mes meilleurs amis sont des noirs \u2026Je consid\u00e8re les Noirs comme des Am\u00e9ricains \u00e0 part enti\u00e8re.\u00a0\u00bb <\/i>(6))<\/p>\n<p>Parlant de son dernier Western <b>Cheyenne Autumn <\/b>(1964) Ford d\u00e9clarait\u00a0: <i>\u00a0<\/i><\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0 I had wanted to make it for a long time. I\u2019ve killed more Indians than Custer, Beecher and Chivington put together. There are two sides to every story, but I wanted to show their point of view for a change\u2026Let\u2019s face it; we\u2019ve treated them very badly. It\u2019s a blot on our shield, we\u2019ve cheated and robbed, murdered, massacred and everything else, but they kill one white man and God, out come the troops\u201d. <\/i>(7)<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9poque de la r\u00e9alisation de <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b> Ford \u00e9tait encore prisonnier d\u2019un certain type de pr\u00e9jug\u00e9s qui peuvent laisser croire au spectateur d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019il avait une interpr\u00e9tation raciste de l\u2019histoire de l\u2019Ouest. La vision du premier volet de la trilogie <b>Fort Apache<\/b> montre \u00e0 quel point il pouvait \u00eatre impr\u00e9visible et passer du r\u00e9visionnisme le plus affirm\u00e9 \u00e0 un relatif conformisme.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Le passage o\u00f9 Nathan Brittles se rend au cimeti\u00e8re semble avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par James Warner Bellah en pensant \u00e0 une adaptation \u00e9ventuelle de sa nouvelle par John Ford.<\/p>\n<p>En effet s\u2019il y a une sc\u00e8ne \u00e9minemment fordienne, c\u2019est bien celle du h\u00e9ros venu se recueillir sur la tombe d\u2019un \u00eatre cher. De<b> Judge Priest <\/b>(1934) \u00e0 <b>My Darling Clementine<\/b> (1946) en passant par <b>Young Mister Lincoln<\/b> (1939), cette s\u00e9quence r\u00e9currente t\u00e9moigne de l\u2019importance chez Ford des liens unissant l\u2019homme \u00e0 la cellule familiale et \u00e0 la terre qui la porte.<\/p>\n<p>C\u2019est pourtant dans une sc\u00e8ne semblable, o\u00f9 l\u2019osmose entre le film et le texte devrait \u00eatre presque parfaite que s\u2019op\u00e8re un divorce permettant de saisir l\u2019originalit\u00e9 de la d\u00e9marche cr\u00e9atrice chez John Ford.<\/p>\n<p>Situ\u00e9es toutes deux au d\u00e9but du r\u00e9cit, d\u2019une dur\u00e9e \u00e0 peu pr\u00e8s analogue dans le contexte de l\u2019\u0153uvre (38 lignes et 3\u2019 10\u2019\u2019), les \u00ab\u00a0mises en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb de cet instant fugitif diff\u00e9rent radicalement dans leur atmosph\u00e8re et leur signification profonde.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord le moment de la journ\u00e9e n\u2019est pas le m\u00eame\u00a0: \u00e0 la chaleur accablante du soleil \u00e0 son z\u00e9nith de la nouvelle succ\u00e8de les lueurs mordor\u00e9es du cr\u00e9puscule du film.<\/p>\n<p>James Warner Bellah n\u2019a pas choisi midi par hasard\u00a0: il y a un lien lourdement sugg\u00e9r\u00e9 entre la chaleur brulante du soleil et la fi\u00e8vre qui devait emporter sa femme et ses enfants (\u00ab\u00a0<i>The noon heat was the red fever of small-pox again \u2013 the blasphemous fire in a soul that would not accept<\/i>\u00a0\u00bb.)<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre y-a-t-il aussi un rappel involontaire et diffus de la valeur symbolique de midi\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0 Midi marque une sorte d\u2019instant sacr\u00e9, un arr\u00eat dans le mouvement cyclique, avant que se rompe un fragile \u00e9quilibre et que la lumi\u00e8re bascule vers son d\u00e9clin. Il sugg\u00e8re une immobilisation de la lumi\u00e8re dans sa course \u2013 le seul moment sans ombre \u2013 une image d\u2019\u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/i> (8)<\/p>\n<p>Sur le point de prendre une d\u00e9cision capitale, \u00e0 la ligne de d\u00e9marcation entre le monde du service actif et celui de la retraite, Brittles vient se recueillir dans le d\u00e9pouillement aveuglant du soleil de midi. (9)<\/p>\n<p>Le choix du cr\u00e9puscule chez Ford pour repr\u00e9senter la m\u00eame sc\u00e8ne n\u2019est certainement pas fortuit non plus.<\/p>\n<p>Il lui permet tout d\u2019abord de travailler la couleur et la plastique de l\u2019image en situant cette s\u00e9quence au moment o\u00f9 les ombres s\u2019allongent et o\u00f9 les teintes du soleil couchant adoucissent le paysage. La brutalit\u00e9 de la lumi\u00e8re de midi aurait \u00e9t\u00e9 parfaitement incongrue pour traduire l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9l\u00e9giaque voulue par le cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re d\u2019enluminure na\u00efve, de moralit\u00e9 de <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b> trouve dans ce choix du cr\u00e9puscule qui <i>\u00ab\u00a0 exprime la fin d\u2019un cycle et en cons\u00e9quence la pr\u00e9paration d\u2019un renouveau\u00a0\u00bb <\/i>(10), le moment id\u00e9al pour une m\u00e9ditation sur la mort de Custer et du fringant officier irlandais (11) qui faisait valser Mary, l\u2019\u00e9pouse de Brittles, ainsi que l\u2019annonce du son d\u00e9part vers l\u2019Ouest et la promesse de vie que porte en elle la jeune Olivia.<\/p>\n<p>Le second point qui t\u00e9moigne d\u2019une rupture entre \u00a0le texte et le film est la structure m\u00eame de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Construite sur un retour en arri\u00e8re dans la nouvelle de Bellah, elle nous pr\u00e9sente un personnage muet qui se trouve presque malgr\u00e9 lui plac\u00e9 devant la tombe des siens et qui revit les moments de souffrance et d\u2019\u00e9garement qui ont marqu\u00e9 cette p\u00e9riode de sa vie. Il y a chez le Nathan Brittles imagin\u00e9 par James Warner Bellah une duret\u00e9, un refus total de tout sentimentalisme, un d\u00e9sir de refouler cet \u00e9pisode tragique au plus profond de lui qui en font un personnage bien \u00e9loign\u00e9 de l\u2019univers du cin\u00e9aste\u00a0: <i>That kind of sentiment was not in him\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0 (12)est une notation totalement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la psychologie du h\u00e9ros fordien, que ce soit le Wyatt Earp de <b>My Darling Clementine<\/b>, l\u2019Abraham Lincoln de <b>Young Mister<\/b> <b>Lincoln<\/b> ou le capitaine Brittles de <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne du cimeti\u00e8re dans la nouvelle de James Warner Bellah est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une entrevue avec le major Allshard commandant du fort. <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b> reprend cet enchainement mais en lui donnant une toute autre signification.<\/p>\n<p>Dans <b>War Party,<\/b> Brittles se rend chez le major dans le secret espoir d\u2019apprendre que le minist\u00e8re de la guerre lui a confi\u00e9 le poste d\u2019\u00e9claireur qu\u2019il a sollicit\u00e9, d\u2019o\u00f9 son amertume lorsqu\u2019il est inform\u00e9 que sa demande n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 prise en consid\u00e9ration (<i>\u00ab\u00a0For the first time in his life he felt old and not wanted\u00a0\u00bb<\/i>)\u00a0; ce ne sont pas les bonnes paroles de son sup\u00e9rieur (<i> \u00ab\u00a0I want you to know Brittles that it has been a privilege to serve with you\u00a0\u00bb<\/i>) qui att\u00e9nuent sa d\u00e9ception, d\u2019autant que la derni\u00e8re mission qu\u2019il souhaiterait remplir, pr\u00eater main forte au d\u00e9tachement de Cohil menac\u00e9 par les Comanches, ne lui est pas propos\u00e9 (<i>\u00ab\u00a0He wanted desperately to have Allshard give him the official word on Cohil\u00a0\u00bb.<\/i>)<\/p>\n<p>C\u2019est donc un homme amer et d\u00e9sabus\u00e9 qui quitte le bureau du major et passe devant le cimeti\u00e8re du fort. Les deux sc\u00e8nes nous pr\u00e9sentent un personnage profond\u00e9ment marqu\u00e9 par un pass\u00e9 qu\u2019il revendique et repousse \u00e0 la fois, et qui se sent impuissant devant un avenir sur lequel il n\u2019a aucune prise.<\/p>\n<p>John Ford reprend le canevas initial mais souligne davantage le lien entre les deux sc\u00e8nes en les ench\u00e2ssant dans une sorte de cadre constitu\u00e9 par des sonneries ex\u00e9cut\u00e9es par deux clairons, au d\u00e9but et \u00e0 la fin de cette double s\u00e9quence, le premier tourn\u00e9 vers la droite, le second vers la gauche.<\/p>\n<p>Cet artifice de mise en sc\u00e8ne fait bien ressortir l\u2019unit\u00e9 interne des deux sc\u00e8nes, impression qui sera encore renforc\u00e9e par l\u2019\u00e9vocation de Miles Keogh. En effet la sc\u00e8ne chez le major nous montre celui-ci donner lecture \u00e0 Brittles de la d\u00e9p\u00eache les informant de la d\u00e9faite de Custer sur le Little Big Horn et lui remettant la liste des victimes. En arrivant au nom de Keogh, Brittles marque un temps d\u2019arr\u00eat suivi d\u2019un fondu enchain\u00e9 qui introduit la sc\u00e8ne du cimeti\u00e8re.<\/p>\n<p>Alors que la nouvelle \u00e9voque avec une grande s\u00e9cheresse ce moment privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 Nathan Brittles se r\u00e9v\u00e8le un \u00eatre vuln\u00e9rable, la traduction cin\u00e9matographique donne \u00e0 cette sc\u00e8ne une densit\u00e9 dramatique exceptionnelle en combinant subtilement le m\u00e9lange des genres\u00a0: l\u2019\u00e9motion fait place \u00e0 l\u2019humour lorsque Brittles \u00e9voque sa jalousie pass\u00e9e et ses pi\u00e8tres talents de danseur (<i>\u00ab\u00a0 You remember Miles-happy-go-lucky Irishman. <\/i><i>He used to waltz so well with you. Well, you know \u2013I guess I was a little jealous. <\/i><i>Never could waltz myself \u2026\u201d<\/i>), puis \u00e0 son tour au fantastique quand l\u2019ombre d\u2019Olivia qui vient d\u2019arriver se profile sur la pierre tombale et la sc\u00e8ne se termine dans une tonalit\u00e9 discr\u00e9tement m\u00e9lancolique o\u00f9 se m\u00e8le l\u2019\u00e9vocation du pass\u00e9 et du pr\u00e9sent (les deux jeunes lieutenants courtisant Olivia renvoyant au Miles Keogh qui faisait valser Mary Brittles).<\/p>\n<p>\u2026 Le pass\u00e9 du capitaine Brittles est beaucoup plus pr\u00e9sent dans la nouvelle que dans le film. Le r\u00e9cit de James Warner Bellah en d\u00e9pit de sa bri\u00e8vet\u00e9 abonde en r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la carri\u00e8re militaire de l\u2019officier\u2026<\/p>\n<p>\u2026Situ\u00e9e au tout d\u00e9but de la nouvelle (onzi\u00e8me paragraphe), une autre sc\u00e8ne importante est reprise int\u00e9gralement et presque textuellement dans la traduction cin\u00e9matographique\u00a0: celle o\u00f9 le capitaine Brittles re\u00e7oit de ses hommes comme cadeau d\u2019adieu une montre en argent.<\/p>\n<p>Cela dit, une fois de plus la sc\u00e8ne acquiert une toute autre dimension dans sa version fordienne.<\/p>\n<p>James Warner Bellah la situe lors de la premi\u00e8re revue de troupes de Brittle lorsqu\u2019il prend son service de bonne heure le matin, Ford lui la fait figurer vers la fin du film apr\u00e8s le retour d\u2019une mission infructueuse au fort.<\/p>\n<p>A ce moment-l\u00e0 le spectateur a appris beaucoup sur Brittle, sur ce m\u00e9lange de rudesse bougonne et de sentimentalisme \u00e0 fleur de peau qui caract\u00e9rise le vieil officier. La sc\u00e8ne de la remise du cadeau va venir apporter une touche suppl\u00e9mentaire \u00e0 ce portrait et combler l\u2019attente du spectateur pour qui Ford a savamment amen\u00e9 et pr\u00e9par\u00e9 ce nouveau temps fort d\u2019un rituel amorc\u00e9 d\u00e8s la premi\u00e8re sc\u00e8ne du film avec le sergent Qincannon.<\/p>\n<p>Rien de tel chez Bellah o\u00f9 la sc\u00e8ne frappe par son aspect \u00e0 la fois conventionnel et laborieux, la description de l\u2019\u00e9motion rentr\u00e9e de Brittle nous laissant parfaitement froid tant le personnage reste distant car \u00e0 peine \u00e9bauch\u00e9.<\/p>\n<p>Une fois de plus la \u00ab\u00a0<i>Ford Touch<\/i>\u00a0\u00bb, ce subtil m\u00e9lange des genres, cette fa\u00e7on de faire alterner \u00e9motion et humour, va transformer une sc\u00e8ne issue de l\u2019imagerie militaire la plus st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et lui donner une r\u00e9sonance infiniment plus profonde\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>\u2026 D\u00e8s le d\u00e9but de <b>War Party<\/b> (6\u00e9me et 7\u00e9me paragraphe), les quarante-trois ann\u00e9es de service du capitaine sont \u00e9voqu\u00e9es par un retour en arri\u00e8re jusqu\u2019en 1836 lorsqu\u2019il participa \u00e0 la campagne contre les S\u00e9minoles, puis \u00e0 la guerre du Mexique sous les ordres du g\u00e9n\u00e9ral Scott et \u00e0 la guerre de S\u00e9cession de Bull Run \u00e0 Appomatox avec Phil Sheridan.<\/p>\n<p>Un peu plus loin, lorsqu\u2019il va se recueillir sur la tombe de sa femme et de ses enfants Bellah nous r\u00e9v\u00e8le les circonstances du drame et les cons\u00e9quences qu\u2019il allait avoir sur la carri\u00e8re militaire de Brittles qui \u00e9chappant de peu \u00e0 la radiation perdit toute chance de promotion.<\/p>\n<p>Ce pass\u00e9 militaire de son h\u00e9ros est aussi \u00e9voqu\u00e9 pour justifier sa d\u00e9cision de ne pas retourner vers l\u2019est pour sa retraite, mais de poursuivre sa destin\u00e9e en direction de l\u2019ouest\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 ( <i>Except\u00a0 for Seminole campaign in \u201936 and the War, he\u2019d been moving westward all his life\u00a0\u00bb<\/i>)<\/p>\n<p>Quand il trie les affaires et les effets personnels qu\u2019il a accumul\u00e9s au fil des ans dans sa vieille cantine, le\u00a0 pass\u00e9 remonte avec des effluves baudelairiennes de \u00ab\u00a0vieux boudoir plein de roses fan\u00e9es\u00a0\u00bb, mais ce sont les souvenirs d\u2019une vie vou\u00e9e \u00e0 la cavalerie et le portrait d\u00e9dicac\u00e9 du g\u00e9n\u00e9ral Scott qui semblent le plus important dans cet inventaire quelque peu surr\u00e9aliste.<\/p>\n<p>A trop vouloir rappeler les \u00e9v\u00e9nements et les rencontres qui ont jalonn\u00e9 l\u2019existence de Nathan Brittles, l\u2019auteur fait de lui une repr\u00e9sentation d\u00e9sincarn\u00e9e de l\u2019histoire militaire des Etats Unis, un personnage qui se veut la m\u00e9moire vivante d\u2019une \u00e9poque et d\u2019une institution, mais qui ne parvient jamais \u00e0 d\u00e9passer le stade du clich\u00e9.<\/p>\n<p>\u2026 Le monologue int\u00e9rieur de la nouvelle, ou plus exactement la r\u00e9surgence brutale de souvenirs enfouis dans la m\u00e9moire, fait place dans le film \u00e0 un soliloque qui est en fait un dialogue suspendu laissant imaginer les questions ou les commentaires de l\u2019\u00e9pouse d\u00e9funte.<\/p>\n<p>Brittles dans le r\u00e9cit de Bellah reste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re lorsqu\u2019il observe les tombes des siens, la barri\u00e8re mat\u00e9rielle \u00e9voquant son refus de tout sentimentalisme, son incapacit\u00e9 \u00e0 s\u2019approcher de trop pr\u00e8s de ce pass\u00e9 qui l\u2019\u00e9crase.<\/p>\n<p>John Ford met Brittles en contact m\u00eame avec la tombe de son \u00e9pouse, il apporte un si\u00e8ge pliant pour s\u2019installer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s et mieux lui faire la chronique de la vie au fort. Il vient arroser les fleurs qu\u2019il a plac\u00e9es sur la tombe, et cette eau qu\u2019il d\u00e9verse c\u2019est le lien qui le relie \u00e0 elle, une fa\u00e7on de nier la mort et d\u2019entretenir le souvenir.<\/p>\n<p>L\u2019officier chez Ford ne veut pas oublier alors que dans la nouvelle il cherche la paix dans l\u2019oubli.<\/p>\n<p>\u2026 Les touches humoristiques sont particuli\u00e8rement rares dans le r\u00e9cit de James Warner Bellah, on pourrait citer tout au plus les quelques allusions \u00e0 l\u2019\u00e2ge de Joker le cheval de Brittles\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Joker is old enough to vote this year, sergeant.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De toute \u00e9vidence ce n\u2019est pas un registre o\u00f9 Bellah se sente \u00e0 l\u2019aise, sa c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme et de l\u2019abn\u00e9gation militaire ne s\u2019accommode pas comme chez Ford d\u2019un rappel ironique des petits ridicules des \u00e2mes bien tremp\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette pr\u00e9sence constante de l\u2019humour dans l\u2019adaptation\u00a0 fordienne renforce contre toute attente le caract\u00e8re \u00e9l\u00e9giaque de ce film nonchalant. Brittles est d\u2019autant plus \u00e9mouvant qu\u2019il pr\u00eate parfois \u00e0 rire par sa raideur et ses maladresses de vieux soldat.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce gout de Ford pour un certain rituel comique qui lui a attir\u00e9 \u00e0 propos de ce film les foudres du sc\u00e9nariste Nunnaly Hohnson. Dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 Linsay Anderson (juin 1950) il qualifie le sc\u00e9nario pour ce film de Frank Nugent et Laurence Stalling de\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Trashy script from two writers who were little more than amenuenses \u00a0\u00bb<\/i> (12) Il estime que Ford porte l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 de ce ratage (\u00ab\u00a0<i>The blame for such a picture I put on Ford \u2026 heassumes responsibility for everything about it\u00a0\u00bb<\/i>. Ce qui motive son rejet c\u2019est apparemment les fac\u00e9ties de Victor Mc Lagen et les plaisanteries \u00e9cul\u00e9es sur les sergents irlandais de la cavalerie am\u00e9ricaine\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0<i>I am tired of Victor Mc Lagen stealing slugs of whisky and then bellowing at a line of soldiers who give him the bird behind his back\u00a0\u00bb<\/i>. (13)<i> <\/i><\/p>\n<p>Le point de vue de Nunnally Johnson est tr\u00e8s voisin de celui de Jean Mitry qui ram\u00e8ne <b>La Charge H\u00e9ro\u00efque<\/b> \u00e0 la dimension \u00ab\u00a0 d\u2019agr\u00e9able imagerie d\u2019Epinal\u00a0\u00bb, et voit dans ce film un exercice de style quelque peu factice et r\u00e9p\u00e9titif. (14)<\/p>\n<p>Il est frappant de constater que Jean Mitry pour qui ce film ne serait qu\u2019une illustration de th\u00e8mes r\u00e9currents des westerns de s\u00e9rie, ne mentionne jamais qu\u2019il s\u2019agit de la traduction cin\u00e9matographique d\u2019une nouvelle de Warner Bellah, et qu\u2019\u00e0 aucun moment il n\u2019envisage d\u2019\u00e9tudier le travail de relecture entrepris par Ford et ses sc\u00e9naristes.<\/p>\n<p>On se rend compte en lisant ces commentaires acerbes ou blas\u00e9s sur ce film \u00e0 quel point ils se situent dans une tradition qui peut \u00eatre qualifi\u00e9e de politiquement correcte tant elle proc\u00e8de d\u2019une vision superficielle et convenue de l\u2019\u0153uvre de Ford.<\/p>\n<p>Bertrand Tavernier cin\u00e9aste rigoureux et exigeant doubl\u00e9 d\u2019un homme \u00e0 l\u2019immense culture cin\u00e9matographique et litt\u00e9raire\u00a0 qualifiait <b>She Wore a Yellow Ribbon<\/b> de \u00ab\u00a0d\u00e9chirante ballade cr\u00e9pusculaire\u00a0\u00bb (15), gageons que c\u2019est ce que la post\u00e9rit\u00e9 retiendra de cette \u0153uvre magistrale quand elle aura oubli\u00e9 depuis longtemps la nouvelle de James Warner Bellah qui l\u2019a inspir\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Jean-Jacques Sadoux<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i><\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Notes<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(1)\u00a0\u00a0 Jean-Loup Bourget,<b> John Ford<\/b> Rivages\/Cin\u00e9ma, 1990, page 32<\/p>\n<p>(2)\u00a0\u00a0 Jean-Loup Bourget, <b>Hollywood, ann\u00e9es 30, du krach \u00e0 Pearl Harbor<\/b>, 5 Continents, Hatier, 1986,\u00a0 page 66<\/p>\n<p>(3)\u00a0\u00a0 Michel Cieutat, <b>Les Grands Th\u00e8mes du Cin\u00e9ma Am\u00e9ricain<\/b>, 328-330, tome 2.<\/p>\n<p>(4)\u00a0\u00a0 Jon Tuska, <b>The American West in Films<\/b> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0(page 64)<\/p>\n<p>(5)\u00a0\u00a0 Dan Ford <b>Pappy: The Life of John Ford<\/b>, Prentice-Hall, 1979, (page 214)<\/p>\n<p>(6)\u00a0\u00a0 Bertrand Tavernier, <b>Amis Am\u00e9ricains<\/b>, Institut Lumi\u00e8re\/Actes Sud, 1993,page 79<\/p>\n<p>(7)\u00a0\u00a0 <b>Native Americans.co.UK<\/b>\u00a0 Film review Cheyenne Autumn<\/p>\n<p>(8)\u00a0\u00a0 <b>Dictionnaire des Symboles, <\/b>page 632<\/p>\n<p>(9)\u00a0\u00a0 Midi est une heure fatidique dans la mythologie du Western litt\u00e9raire et cin\u00e9matographique: qu\u2019on se souvienne de la nouvelle de Stephen Crane <i>Twelve o\u2019clock<\/i> ou du film de Fred Zineman <b>High Noon<\/b><i> (Le Train Sifflera Trois Fois)<\/i><\/p>\n<p>(10)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <b>Dictionnaire des\u00a0 Symboles<\/b>, page 311<\/p>\n<p>(11)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cet officier, le capitaine Myles W. Keogh figure effectivement dans la liste des pertes am\u00e9ricaines \u00e0 la bataille de Little Big Horn (cit\u00e9 dans <b>Custer\u2019s Fall<\/b> de David Humphrey Miller, page 206).Irlandais d\u2019origine, soldat de fortune, ancien membre de la garde papale, il eut une conduite exemplaire pendant la Guerre de S\u00e9cession.<\/p>\n<p>(12)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <span style=\"text-decoration: underline;\">Amenuensis\u00a0<\/span>: a person employed to write or type what another dictates (secr\u00e9taire, adjoint, assistant)<\/p>\n<p>(13)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Lindsay Anderson, <b>About John Ford,<\/b> page 247<\/p>\n<p>(14)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Jean Mitry, <b>John Ford,<\/b> page 139<\/p>\n<p>(15)\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, <b>50 ans de Cin\u00e9ma Am\u00e9ricain <\/b>,Nathan, 1991,\u00a0 tome 1 ,page 461.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Jacques Sadoux<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1062","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-contributions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1062","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1062"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1062\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1064,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1062\/revisions\/1064"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1062"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1062"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1062"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}