{"id":336,"date":"2013-06-12T14:04:28","date_gmt":"2013-06-12T13:04:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/?p=336"},"modified":"2013-06-12T14:04:28","modified_gmt":"2013-06-12T13:04:28","slug":"lindien-le-premier-habitant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/?p=336","title":{"rendered":"L&rsquo;Indien, le premier habitant"},"content":{"rendered":"<p>par Jean-Jacques Sadoux<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Leslie Fiedler fait remarquer dans <\/i>Le retour du Peau-Rouge <i>que le r\u00e9cit westernien dans sa forme litt\u00e9raire classique est une filon reposant sur la confrontation entre un Blanc transport\u00e9 dans l&rsquo;Ouest sauvage et un indig\u00e8ne totalement d\u00e9concertant par son \u00e9tranget\u00e9 : l&rsquo;Indien. Cette rencontre aboutira soit \u00e0 la m\u00e9tamorphose du Blanc en une cr\u00e9ature hybride, \u00e0 mi-chemin entre les deux cultures (au cin\u00e9ma <\/i>Jeremiah Johnson, Hombre, Little Big Man), <i>soit \u00e0 l&rsquo;annihilation de l&rsquo;Indien par castration\/int\u00e9gration <\/i>(Quand meurent les l\u00e9gendes), <i>r\u00e9clusion dans une r\u00e9serve <\/i>(Willie Boy) <i>ou \u00e9limination physique pure et simple <\/i>(Soldier Blue). <i>Et Fiedler de poursuivre : <\/i>\u00ab\u00a0C&rsquo;est la pr\u00e9sence de l&rsquo;indien qui d\u00e9finit l&rsquo;Ouest mythologique 1.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La fiction cin\u00e9matographique reprendra scrupuleusement tous les th\u00e8mes et mythes mis en place par la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, et Hollywood sera hant\u00e9 d\u00e8s ses origines par l&rsquo;image obs\u00e9dante de l&rsquo;Indien, tour \u00e0 tour mauvaise conscience d&rsquo;une nation ou exutoire \u00e0 la haine raciale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>L&rsquo;\u00e8re du muet<\/i><\/p>\n<p>&#8230;&#8230;La repr\u00e9sentation de l&rsquo;Indien dans le western muet passera par trois \u00e9tapes successives : une p\u00e9riode documentaire allant approximativement de 1894 \u00e0 1902, une p\u00e9riode romantique de 1902 aux d\u00e9buts des ann\u00e9es 20, et enfin une p\u00e9riode semi-r\u00e9aliste couvrant la fin de la d\u00e9cade.<br \/>\n&#8230;&#8230;Contrairement \u00e0 une id\u00e9e largement r\u00e9pandue, le cin\u00e9ma muet ne donnera pas une image syst\u00e9matiquement n\u00e9gative de l&rsquo;Indien.<br \/>\n&#8230;&#8230; Dans la p\u00e9riode primitive, il pr\u00e9sentera danses et c\u00e9r\u00e9monies rituelles en utilisant les Indiens du Wild West Show de Buffalo Bill, et ces courtes bandes produites par Edison ou Biograph auront au moins le m\u00e9rite de montrer au public de vrais Peaux-Rouges pour reprendre la terminologie de l&rsquo;\u00e9poque.<i><br \/>\n&#8230;&#8230; Rescue a Child from Indians <\/i>(Biograph, 1902) allait jouer un r\u00f4le important dans la repr\u00e9sentation de l&rsquo;Indien \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran en officialisant l&#8217;emploi d&rsquo;acteurs blancs grim\u00e9s au d\u00e9triment d&rsquo;authentiques Am\u00e9rindiens, et en introduisant comme son titre l&rsquo;indique clairement une vision tr\u00e8s connot\u00e9e des rapports entre les deux races.<br \/>\n&#8230;&#8230; Ces rapports vont \u00eatre tour \u00e0 tour plac\u00e9s sous le sceau de l&rsquo;incompr\u00e9hension et de la haine raciale, ou au contraire donner lieu \u00e0 de v\u00e9ritables plaidoyers pro-Indiens empreints d&rsquo;un sentimentalisme tr\u00e8s victorien.<br \/>\n&#8230;&#8230; Les courts m\u00e9trages de D.W. Griffith traduiront bien cette vision contrast\u00e9e faisant de l&rsquo;Indien alternativement une menace pour la civilisation, ou un bon Sauvage dans la grande tradition rousseauiste. <i>(The Last Drop of Water, <\/i>1911 ; <i>The Mended Lute, 1909).<\/i><br \/>\n&#8230;&#8230; Mais \u00e0 quelques exception pr\u00e8s (ceux de Thomas Ince entre autres), les westerns de cette seconde p\u00e9riode auront tous en commun l&rsquo;exclusion quasi syst\u00e9matique d&rsquo;acteurs ou figurants indiens. Cette politique n&rsquo;avait d&rsquo;ailleurs en soi rien d&rsquo;inhabituel, les gens dits de couleur \u00e9taient alors jou\u00e9s par des Blancs aux visages noircis.<br \/>\n&#8230;&#8230; Dans les ann\u00e9es 20, le western \u00e0 travers une s\u00e9rie de films \u00e0 la dimension \u00e9pique comme <i>The Covered Wagon <\/i>de James Cruze (1922) ou <i>The Iron Horse <\/i>de John Ford (1924), introduira physiquement l&rsquo;Indien par le biais de nombreux figurants, mais continuera \u00e0 utiliser des acteurs blancs dans les r\u00f4les de quelque ampleur (Richard Dix dans <i>The Vanishing American <\/i>&#8211; <i>La race qui meurt, <\/i>de George B. Seitz en 1925).<br \/>\n&#8230;&#8230; Cela dit, la fin du muet restera fid\u00e8le \u00e0 la repr\u00e9sentation nuanc\u00e9e qui fut celle des deux premi\u00e8res p\u00e9riodes, l&rsquo;Indien est le plus souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme un ennemi potentiel et un obstacle \u00e0 l&rsquo;avanc\u00e9e de la civilisation, mais les raisons de son hostilit\u00e9 sont parfois prises en compte, ainsi que certains traits distinctifs de son mode de vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>L&rsquo;arriv\u00e9e du parlant<\/i><\/p>\n<p>&#8230;&#8230;La g\u00e9n\u00e9ralisation des films parlants au d\u00e9but des ann\u00e9es 30 et l&rsquo;instauration de la politique rooseveltienne du New Deal dont l&rsquo;impact fut important sur le cin\u00e9ma am\u00e9ricain (films \u00ab sociaux \u00bb de la Warner), n&rsquo;entra\u00eena pas de r\u00e9vision de l&rsquo;image de l&rsquo;Indien dans le western. Bien au contraire, les films de cette d\u00e9cennie (une des plus pauvres en ce qui concerne le western) t\u00e9moignent d&rsquo;une sch\u00e9matisation dans la repr\u00e9sentation de l&rsquo;Indien qui allait contribuer \u00e0 diffuser les clich\u00e9s n\u00e9gatifs les plus tenaces.<br \/>\n&#8230;&#8230; De <i>The Big Trail (La grande caravane, <\/i>Raoul Walsh, 1931) \u00e0 <i>Stage Coach (La chevauch\u00e9e fantastique, <\/i>John Ford, 1939) en passant par <i>The Plainsman (Une Aventure de Buffalo Bill, <\/i>Cecil B. De Mille, 1936), l&rsquo;Indien est trait\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on : silhouette dans le paysage, sa fonction semble limit\u00e9e \u00e0 l&rsquo;attaque du convoi de pionniers, du d\u00e9tachement de cavalerie ou de la diligence. Cet anonymat auquel il est r\u00e9duit est une fa\u00e7on de nier son existence et ses probl\u00e8mes en le ravalant au rang de simple accessoire.<br \/>\n&#8230;&#8230; Dans les films de s\u00e9rie B contemporains de ces classiques, la vision est encore plus simpliste\u00a0: <i>Allegheny Uprising (Le premier rebelle, <\/i>William Selter, 1939) fait du massacre d&rsquo;Indiens un constant sujet de plaisanterie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Les ann\u00e9es 40 <\/i>: <i>entre certitude et doute<\/i><\/p>\n<p>&#8230;..Le western de l&rsquo;\u00e2ge hollywoodien classique va maintenir peu ou prou ce cap qui commencera n\u00e9anmoins \u00e0 s&rsquo;infl\u00e9chir progressivement apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale.<br \/>\n&#8230;&#8230;En 1940, King Vidor signe un western, <i>Northwest Passage (Le grand passage), <\/i>qui d\u00e9peint l&rsquo;Indien comme une cr\u00e9ature sanguinaire ne m\u00e9ritant pas la moindre compassion. Le film contient un des plus hallucinants massacres d&rsquo;Indiens jamais montr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran con\u00e7u, \u00e0 la diff\u00e9rence de ceux de <i>Little Big Man <\/i>trente ans plus tard, pour susciter l&rsquo;adh\u00e9sion du spectateur.<br \/>\n&#8230;&#8230; Un autre western, remarquable lui aussi \u00e0 bien des \u00e9gards, <i>Unconquered (Les Conqu\u00e9rants d&rsquo;un Nouveau Monde, <\/i>Cecil B. De Mille, 1947) est incroyablement raciste au sens litt\u00e9ral du terme et renvoie aux pires d\u00e9lires du si\u00e8cle des puritains. Le choix de l&rsquo;acteur Boris Karloff 2 pour interpr\u00e9ter le chef indien est en soi profond\u00e9ment significatif des intentions du metteur en sc\u00e8ne et des sch\u00e9mas sur lesquels il s&rsquo;appuie.<br \/>\n&#8230;&#8230; Ce choix s&rsquo;inscrit dans une tradition qui prit naissance dans les ann\u00e9es 30 et qui allait se poursuivre longtemps apr\u00e8s : elle consistait \u00e0 confier les r\u00f4les importants d&rsquo;Indiens non seulement \u00e0 des Blancs, mais \u00e0 des acteurs fortement marqu\u00e9s par une image de dur (\u00ab\u00a0heavies\u00a0\u00bb). Anthony Quinn, Jack Palance ou Charles Bronson ont tous eu leur p\u00e9riode indienne avant d&rsquo;interpr\u00e9ter des gangsters ou des personnages \u00e0 la violence mal contenue.<br \/>\n&#8230;&#8230;En d\u00e9pit de cette vision fonci\u00e8rement manich\u00e9enne qui pr\u00e9valait dans la majorit\u00e9 des westerns des ann\u00e9es 40, un renversement de tendance devait commencer \u00e0 se faire jour dans la seconde moiti\u00e9 de la d\u00e9cennie.<\/p>\n<p>&#8230;&#8230;Les films de cette p\u00e9riode t\u00e9moignaient du bouleversement de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre et du d\u00e9senchantement dont le cin\u00e9ma am\u00e9ricain allait se faire l&rsquo;interpr\u00e8te \u00e0 travers la vogue croissante du film noir.<i><br \/>\n&#8230;&#8230; Buffalo Bill <\/i>(William Wellman, 1944) est un film-cl\u00e9 pour ce qui est de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;image de l&rsquo;Indien et de la r\u00e9\u00e9valuation des mythes de l&rsquo;Ouest. S&rsquo;appuyant sur le personnage l\u00e9gendaire de William Cody, \u00e9claireur, chasseur de bison et \u00ab\u00a0injun fighter\u00a0\u00bb, Wellman introduisait le ver dans le fruit en d\u00e9non\u00e7ant les exactions dont les tribus indiennes furent victimes et l&rsquo;abjection du <i>credo <\/i>de la fronti\u00e8re selon lequel le seul bon Indien \u00e9tait l&rsquo;Indien mort.<br \/>\n&#8230;&#8230; Un autre coup de boutoir d\u00e9cisif devait \u00eatre port\u00e9 \u00e0 la repr\u00e9sentation classique de l&rsquo;Indien dans le western par John Ford qui avait pourtant contribu\u00e9 \u00e0 la fixer avec <i>La chevauch\u00e9e fantastique.<\/i><br \/>\n&#8230;&#8230; Dans <i>Fort Apache (Le massacre de Fort Apache, <\/i>1947), il donne une version des guerres indiennes qui est profond\u00e9ment r\u00e9visionniste car elle laisse longuement la parole \u00e0 ceux qui ne l&rsquo;avaient jamais eu auparavant. L&rsquo;entrevue entre le chef Apache Cochiste et le colonel Thursday demeure, un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s, un grand moment du cin\u00e9ma lib\u00e9ral am\u00e9ricain. La dignit\u00e9 de l&rsquo;Indien,la force et la justesse de ses propos, s&rsquo;opposent \u00e0 l&rsquo;arrogance et ,au m\u00e9pris dont fait preuve le repr\u00e9sentant des Etats-Unis. L&rsquo;Indien n&rsquo;est plus le bon sauvage romantique de certaines repr\u00e9sentations ant\u00e9rieures, c&rsquo;est un \u00eatre humain \u00e0 part enti\u00e8re qui ne demande que le respect du droit le plus \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>&#8230;&#8230;A la fin des ann\u00e9es 40, la voie \u00e9tait d\u00e9sormais libre pour une entreprise de r\u00e9habilitation syst\u00e9matique qui serait celle des westerns qualifi\u00e9s de pro-Indiens de la d\u00e9cennie suivante.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Le western pro-Indien des ann\u00e9es 50<\/i><\/p>\n<p><i>Broken Arrow (La fl\u00e8che bris\u00e9e, <\/i>Delmer Daves, 1950) est probablement le plus connu des westerns pro-Indiens. La devise de Daves <i>\u00ab\u00a0Comprendre, c&rsquo;est aimer\u00a0\u00bb <\/i>y est illustr\u00e9e \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9vocation des guerres apaches o\u00f9 ces derniers sont pr\u00e9sent\u00e9s avec infiniment de respect et de r\u00e9alisme. Cela dit, ce beau western humaniste et lib\u00e9ral est pourtant critiquable \u00e0 bien des \u00e9gards. L&rsquo;opposition Geronimo\/Cochise qu&rsquo;il introduit am\u00e8ne le film \u00e0 pr\u00e9senter celui-l\u00e0 comme un \u00eatre fanatique et born\u00e9, incapable de comprendre o\u00f9 se trouve l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de son peuple en voulant poursuivre le combat et en refusant de faire confiance aux Blancs. Cochise, au contraire, est un bon Indien car il souhaite \u00e9viter le conflit et croit en la validit\u00e9 du trait\u00e9 qu&rsquo;on lui propose. Le film dans sa conclusion laisse croire au spectateur peu au fait des \u00e9v\u00e9nements que la position de Cochise \u00e9tait la bonne, et que Geronimo repr\u00e9sentait les forces r\u00e9trogrades et les mauvaises pulsions des Apaches.<br \/>\n&#8230;&#8230; Il s&rsquo;agit purement et simplement d&rsquo;une manipulation historique comme le destin tragique de ces Indiens d\u00e9port\u00e9s en Floride devait le prouver (le <i>Geronimo <\/i>de Walter Hill en 1993 r\u00e9tablit la v\u00e9rit\u00e9, ce qui a peut-\u00eatre contribu\u00e9 \u00e0 son peu de succ\u00e8s aux \u00c9tats-Unis).<br \/>\n&#8230;&#8230;On ne peut s&#8217;emp\u00eacher aussi d&rsquo;\u00eatre d\u00e9sagr\u00e9ablement impressionn\u00e9 par le choix des acteurs incarnant les deux chefs. La manipulation subliminale \u00e9voqu\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment fonctionne l\u00e0 encore, mais d&rsquo;une fa\u00e7on diff\u00e9rente: le Blanc, Jeff Chandler, personnifie le bon Indien, et l&rsquo;acteur am\u00e9rindien, Jay Silverheel, l&rsquo;Apache fourbe et ren\u00e9gat.<br \/>\n&#8230;&#8230; Quelles que soient les qualit\u00e9s du film et son louable souci de pr\u00e9senter les Indiens sous un jour favorable, <i>La fl\u00e8che bris\u00e9e <\/i>donne une image de l&rsquo;Indien contestable trahissant le malaise d&rsquo;une Am\u00e9rique qui, tout en reconnaissant ses erreurs, ne peut pas encore assumer toute sa culpabilit\u00e9 tant les mythes et les clich\u00e9s sont toujours fortement enracin\u00e9s.<br \/>\n&#8230;&#8230; Autre film r\u00e9v\u00e9lateur de cette difficile prise de conscience, <i>Devil&rsquo;s Doorway (La porte du diable, <\/i>Anthony Mann, 1950) fut \u00e0 l&rsquo;inverse de <i>La fl\u00e8che bris\u00e9e <\/i>un \u00e9chec commercial. La raison en est simple: l&rsquo; \u0153uvre de Mann se termine sur un constat d&rsquo;\u00e9chec et bafoue la sacro-sainte loi du happy end. Le personnage principal, un Indien Soshone est vaincu par les Blancs cupides et le bon droit ne triomphe pas. Plus radical et efficace dans sa condamnation du racisme anti-Indien, le film perd notablement de sa force en confiant \u00e0 Robert Taylor le r\u00f4le de Lance Poole, le h\u00e9ros indien malheureux, et en introduisant un personnage blanc f\u00e9minin et lib\u00e9raI qui, comme dans <i>Cheyenne Autumn (Les Cheyennes, <\/i>John Ford, 1964), att\u00e9nue la port\u00e9e de la d\u00e9nonciation en soulageant la bonne conscience des spectateurs.<br \/>\n&#8230;&#8230;Le troisi\u00e8me western pro-Indien important des ann\u00e9es 50, <i>The Last Hunt (La derni\u00e8re chasse, <\/i>Richard Brooks, 1956), est un film exemplaire \u00e0 bien des \u00e9gards. Tout d&rsquo;abord parce que bien avant <i>Dances with Wolves (Danse avec les loups, <\/i>1990), il \u00e9tablit de mani\u00e8re subtile le lien entre le massacre des bisons et le g\u00e9nocide des Indiens, ensuite parce que contrairement \u00e0 <i>La fl\u00e8che bris\u00e9e, <\/i>il ne cherche pas \u00e0 adoucir la cruaut\u00e9 du constat en laissant supposer que les choses allaient s&rsquo;am\u00e9liorer. Le public am\u00e9ricain ne s&rsquo;y est pas tromp\u00e9 qui a r\u00e9serv\u00e9 l&rsquo;accueille plus froid \u00e0 cette \u0153uvre sans compromission. Brooks devait d&rsquo;ailleurs en tirer la le\u00e7on lorsqu&rsquo;il d\u00e9clarait: <i>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai appris quelque chose d&rsquo;extr\u00eamement utile : quand vous traitez d&rsquo;un sujet traditionnel dans un film, ne le refusez pas au public&#8230; Si vous voulez montrer comment \u00e9tait vraiment l&rsquo;Ouest, faites-le avec un petit budget et n&rsquo;attendez pas de miracles<\/i><i> 3<\/i><i>. <\/i>\u00a0\u00bb<br \/>\n&#8230;&#8230;Pourtant, le courant pro-Indien des ann\u00e9es 50 n&rsquo;avait pas totalement invers\u00e9 la tendance, un nombre important de westerns contemporains perp\u00e9tuait les clich\u00e9s racistes les plus \u00e9cul\u00e9s (le maccarthysme qui empoisonnait l&rsquo;atmosph\u00e8re des milieux du cin\u00e9ma \u00e0 cette \u00e9poque rendait suspecte toute approche lib\u00e9rale de sujets jug\u00e9s sensibles). Dans <i>Ambush (Embuscade, 1950) <\/i>de l&rsquo;anticommuniste visc\u00e9ral qu&rsquo;\u00e9tait Sam Wood, le lent travelling de la s\u00e9quence pr\u00e9g\u00e9n\u00e9rique qui montre les effets d&rsquo;une attaque indienne, et les derniers plans sur le visage d&rsquo;un Apache \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt, renvoient aux pires d\u00e9bordements du genre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>L&rsquo;Indien dans le cin\u00e9ma post-hollywoodien<\/i><\/p>\n<p>&#8230;&#8230;\u00a0La volont\u00e9 qui \u00e9tait celle de Richard Brooks dans <i>La derni\u00e8re chasse <\/i>de pr\u00e9senter l&rsquo;Ouest tel qu&rsquo;il \u00e9tait et d&rsquo;introduire une approche r\u00e9aliste des relations entre indig\u00e8nes et Blancs, allait donner, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60, un film qui, plus d&rsquo;un quart de si\u00e8cle apr\u00e8s sa sortie, reste un des westerns les plus subtils et les plus novateurs quant \u00e0 la repr\u00e9sentation du probl\u00e8me indien: <i>Tell Them Willie Boy is There (Willie Boy, <\/i>Abraham Polonsky, 1969).<i><br \/>\n&#8230;&#8230; Willie Boy, <\/i>dans la mouvance de <i>La derni\u00e8re chasse, <\/i>mais avec une lecture politique plus rigoureuse encore, s&rsquo;en prend au mythe et non pas uniquement au cadre ou \u00e0 la psychologie des personnages 4.<br \/>\n&#8230;&#8230; Polonsky rappelait lors d&rsquo;un entretien paru dans <i>Positif <\/i>qu'\u00a0\u00bb<i>il y a un mythe de l&rsquo;Ouest pour les Am\u00e9ricains, c&rsquo;est le paradis perdu, pour les Indiens c&rsquo;est le g\u00e9nocide\u00a0\u00bb <\/i><i>5<\/i><i>.<\/i><br \/>\n&#8230;&#8230; A travers la r\u00e9volte et la traque d&rsquo;un Indien fuyant le syst\u00e8me de la r\u00e9serve en 1909, \u00e9poque o\u00f9 un ethnocide impitoyable faisait suite aux massacres des d\u00e9cades pr\u00e9c\u00e9dentes, <i>Willie Boy <\/i>fait voler en \u00e9clats l&rsquo;imagerie du western classique en montrant \u00e0 quel point les mythes sont mensongers.<br \/>\n&#8230;&#8230; Ces mythes n&rsquo;en finiront plus de mourir tout au long des d\u00e9cades suivantes o\u00f9 la production de westerns ira en se rar\u00e9fiant d&rsquo;une mani\u00e8re inexorable. La vogue du mouvement hippie et le succ\u00e8s de la contre-culture feront de l&rsquo;Indien un personnage \u00e0 la mode et le western une fois de plus collera \u00e0 son \u00e9poque en traduisant en images ce bouleversement de soci\u00e9t\u00e9.<i><br \/>\n&#8230;&#8230; Jeremiah Johnson <\/i>(1972) de Sydney Pollack c\u00e9l\u00e9brera en l&rsquo;Indien le premier Am\u00e9ricain en situant son r\u00e9cit \u00e0 une \u00e9poque rarement explor\u00e9e par le western, la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. Le th\u00e8me porteur de l&rsquo;\u00e9cologie sera utilis\u00e9 avec celui de la survie pour offrir un commentaire d\u00e9sabus\u00e9 sur l&rsquo;Am\u00e9rique contemporaine. L&rsquo;Indien n&rsquo;y sera pas id\u00e9alis\u00e9 mais n\u00e9anmoins en parfaite ad\u00e9quation avec le monde qui l&rsquo;entoure.<br \/>\n&#8230;&#8230; Apr\u00e8s une travers\u00e9e du d\u00e9sert dans les ann\u00e9es 80, le western semble sur le point de dispara\u00eetre. <i>The last minute rescue <\/i>ne sera pas cette fois le fait de la cavalerie, mais de l&rsquo;Indien qui va r\u00e9appara\u00eetre et lui redonner un nouveau souffle.Le succ\u00e8s ph\u00e9nom\u00e9nal de <i>Dances With Wolves (Danse avec les loups, <\/i>Kevin Costner, 1990) prit tout le monde \u00e0 contre-pied. Non seulement il s&rsquo;agissait d&rsquo;un western, genre moribond s&rsquo;il en fut, mais encore l&rsquo;\u0153uvre renouait avec de vieilles recettes que l&rsquo;on croyait oubli\u00e9es.<br \/>\n&#8230;&#8230;Pr\u00e9sent\u00e9 comme l&rsquo;aboutissement du western pro-Indien, le film s\u00e9duit par sa d\u00e9marche lyrique et naturaliste. Jamais \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran le \u00ab\u00a0native American\u00a0\u00bb ne s&rsquo;\u00e9tait vu d\u00e9peindre de la sorte: l&rsquo;utilisation du dialecte Lakota impliquant des dialogues sous-titr\u00e9s \u00e9tant probablement le point le plus \u00e9tonnant quand on conna\u00eet l&rsquo;aversion du public aux \u00c9tats-Unis pour l&#8217;emploi de toute autre langue que l&rsquo;anglais am\u00e9ricain.<i><br \/>\n&#8230;&#8230; Danse avec les loups <\/i>donne de l&rsquo;Indien une vision profond\u00e9ment respectueuse empreinte d&rsquo;une fascination et d&rsquo;un romantisme qui transparaissaient d\u00e9j\u00e0 dans certaines \u0153uvres ant\u00e9rieures <i>(A cross the Wild Missouri <\/i>\/ <i>Au-del\u00e0 du Missouri, <\/i>WiIliam Wellman, 1951).<br \/>\n&#8230;&#8230; Cependant, le film de Kevin Costner ne parvient pas toujours \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 certains des clich\u00e9s hollywoodiens en opposant les bons Indiens (Sioux) aux mauvais Indiens (Pawnees) au m\u00e9pris de donn\u00e9es historiques que quelqu&rsquo;un comme Costner ne pouvait ignorer 6.<br \/>\n&#8230;&#8230;De m\u00eame, il t\u00e9moigne tout comme les westerns pro-Indiens pr\u00e9c\u00e9dents, <i>Devil&rsquo;s Doorway <\/i>entre autres, d&rsquo;un \u00ab\u00a0<i>refus explicite de la <\/i>rniscegenation\u00a0\u00bb, r\u00e9v\u00e9lant cette vieille hantise du monde anglo-saxon protestant et blanc \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du m\u00e9tissage.<br \/>\n&#8230;..Le paradoxe profond de ce western, c&rsquo;est d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la fois atypique et<br \/>\nconventionnel, de n&rsquo;\u00eatre audacieux qu&rsquo;en apparence et de caresser le public (surtout am\u00e9ricain) dans le sens du poil.<br \/>\n&#8230;&#8230; C&rsquo;est peut-\u00eatre dans une \u0153uvre boud\u00e9e par le public et la critique, <i>Geronimo <\/i>de Walter Hill (1993), qu&rsquo;on trouvera l&rsquo;approche la plus int\u00e9ressante dans le western contemporain des relations Blancs \/ Indiens \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la fronti\u00e8re.<br \/>\n&#8230;&#8230; L&rsquo;absence de toute forme de manich\u00e9isme contraste fortement avec la vision de <i>Danse avec les loups, <\/i>les Indiens sont montr\u00e9s avec leur dignit\u00e9 et leur courage, mais aussi avec leurs contradictions et leurs faiblesses, sans ce penchant pour la violence et la provocation qui d\u00e9pare un peu une \u0153uvre estimable comme <i>Ulzana&rsquo;s Raid (Fureur apache, <\/i>Robert Aldrich, 1973).<br \/>\n&#8230;&#8230; Certes, le film de Walter Hill reste encore en partie prisonnier de certains clich\u00e9s qui ont d\u00e9cid\u00e9ment la vie dure: les deux officiers blancs sont peu cr\u00e9dibles dans le contexte de l&rsquo;\u00e9poque par leur humanisme et leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, mais les derni\u00e8res sc\u00e8nes et le commentaire final sur la lutte exemplaire des Apaches poss\u00e8dent une force ind\u00e9niable.<br \/>\n&#8230;&#8230; Pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s, sa premi\u00e8re apparition \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, l&rsquo;Indien reste encore objet de fantasmes et de poncifs ou, pour reprendre la formule de Leslie Fiedler, \u00ab\u00a0<i>ce parfait inconnu pour lequel notre nouveau monde est un monde ancien\u00a0\u00bb <\/i>.<\/p>\n<p align=\"right\">\n<i>Jean-Jacques SADOUX<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b><i>Bibliographie<\/i><\/b><i><\/i><\/p>\n<p>Buscombe Edward (edited by), <i>The BFI Companion to the Western, <\/i>Museum of the Moving Image, British Film Institute, London, 1988.<\/p>\n<p>Calder Jenni, <i>There Must Be a Lone Ranger, <\/i>\u00e9d. Hamish Hamilton, 1974.<\/p>\n<p>Fiedler Leslie, <i>Le Retour du Peau-Rouge, <\/i>\u00e9d. Seuil, Paris, 1971.<\/p>\n<p>Tuska Ion, <i>The American West in Film, <\/i>\u00e9d. University of Nebraska Press, Bison Book, London 1988.<\/p>\n<p><i>Revue Fran\u00e7aise d&rsquo;\u00c9tudes Am\u00e9ricaines. Cin\u00e9ma Am\u00e9ricain : Aux Marches du Paradis, <\/i>juillet 1993, n\u00b0 57, \u00e9d. Presses Universitaires de Nancy.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>NOTES&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<\/i>1. <i>Jonathan Cape, <\/i>The Return of the Vanishing American. <i>London, 1968, pp. 21-24.<\/i><i><\/i><\/p>\n<p><i>2. Boris Karloff fut <\/i>.\u00a0\u00bb<em>la <\/em><i>plus grande star du film fantastique\u00a0\u00bb (Christian Viviani, <\/i>Dictionnaire du cin\u00e9ma am\u00e9ricain. <i>\u00e9d. Larousse) et l&rsquo;immortel interpr\u00e8te du monstre de Frankenstein dans les ann\u00e9es 30.<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/i><i>3. Cit\u00e9 dans <\/i>Hollywood the Haunted House. <i>Paul Mayersherg, \u00e9d. Penguin Books, p. 109.<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/i><i>4. Miche[ Ciment. <\/i>\u00ab\u00a0Le retour de J&rsquo;Indien\u00a0\u00bb, Positif, <i>n\u00a0\u00bb 114, mars 1970, pp. 9-13.<\/i><\/p>\n<p><i>5. Voir \u00e0 ce sujet l&rsquo;article de Bernadelle Rigal-Cellard <\/i>\u00ab\u00a0Dances with Wolves, <i>un Indien peut en cacher un autre\u00a0\u00bb. dans <\/i>Revue Fran\u00e7aise d&rsquo;\u00c9tudes Am\u00e9ricaines, <i>n\u00a0\u00bb <\/i>57, <i>juillet 1993.<\/i><\/p>\n<p>6. Ibid., <i>p. 262.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Jean-Jacques Sadoux<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-336","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-contributions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=336"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":338,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336\/revisions\/338"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=336"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=336"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=336"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}