{"id":687,"date":"2014-01-15T17:44:15","date_gmt":"2014-01-15T16:44:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/?p=687"},"modified":"2014-01-15T17:47:16","modified_gmt":"2014-01-15T16:47:16","slug":"jazz-et-cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/?p=687","title":{"rendered":"Jazz et Cin\u00e9ma"},"content":{"rendered":"<p>Jean-Jacques Sadoux<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p align=\"center\"><span style=\"font-family: Calibri;\">Jazz et Cin\u00e9ma<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">De quelques courts m\u00e9trages historiques<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Sept points de rep\u00e8re en guise d\u2019introduction :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 Le jazz et le cin\u00e9ma sont n\u00e9s \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque (fin du XIX\u00e8me, d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle) et ont tous deux trouv\u00e9 une terre d\u2019\u00e9lection aux Etats Unis.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 Les grandes \u00e9tapes de l\u2019histoire du jazz recoupent \u00e0 plusieurs reprises celles de l\u2019histoire du cin\u00e9ma am\u00e9ricain.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 Les ann\u00e9es cruciales de la r\u00e9volution armstrongienne (1925-1930) sont contemporaines du bouleversement op\u00e9r\u00e9 par le passage du muet au parlant dans le domaine cin\u00e9matographique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 Les ann\u00e9es 40 qui sont celles de la seconde grande r\u00e9volution du jazz (be bop) voient aussi le cin\u00e9ma hollywoodien op\u00e9rer une transformation profonde dans son esth\u00e9tique (apparition du Film Noir et influence de la psychanalyse entre autres)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 La p\u00e9riode des ann\u00e9es 50 et la crise qui commence \u00e0 se faire sentir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me hollywoodien (transformation de certains des grands genres, concurrence de la t\u00e9l\u00e9vision) peut aussi \u00eatre mise en parall\u00e8le avec un certain essoufflement du jazz avant le grand coup de tonnerre coltranien.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 Dans les ann\u00e9es 60 et 70 l\u2019av\u00e8nement du Free Jazz se produit au moment de l\u2019\u00e9clatement des studios et de l\u2019apparition du cin\u00e9ma contestataire post hollywoodien.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00b0 Les changements dans la repr\u00e9sentation du noir am\u00e9ricain \u00e0 l\u2019\u00e9cran et l\u2019\u00e9mergence de nouveaux codes de repr\u00e9sentation culturelle vont aussi de pair avec le d\u00e9veloppement de formes de jazz qui sont en rupture avec celles du pass\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Et pourtant en d\u00e9pit de tout ce qui aurait d\u00fb les rapprocher (un des grands \u00ab genres indig\u00e8nes \u00bb du cin\u00e9ma am\u00e9ricain, pour reprendre la terminologie de Martin Scorcese (1) est la com\u00e9die musicale) le jazz et le cin\u00e9ma n\u2019ont jamais fait tr\u00e8s bon m\u00e9nage aux Etats Unis. L\u2019occasion inesp\u00e9r\u00e9e qu\u2019offrait la conjonction de ces deux formes d\u2019art parmi les plus originales et les plus riches du XX\u00e8me si\u00e8cle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 saisie, laissant un profond sentiment de malaise devant ce g\u00e2chis culturel.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">L\u2019exemple sans doute le plus navrant est celui de l\u2019\u00e9chec de la tentative d\u2019Orson Welles de rendre hommage \u00e0 Louis Armstrong dans son film It\u2019s all True, documentaire dont la premi\u00e8re partie devait s\u2019intituler Jazz Story. Con\u00e7u en 1941 le film ne vit jamais le jour et seul subsiste quelques rushs magnifiques tourn\u00e9s au Br\u00e9sil lors du carnaval de Rio. Orson Welles rappelait dans Moi, Orson Welles ce que devait \u00eatre cette premi\u00e8re partie : une histoire du jazz am\u00e9ricain racont\u00e9e \u00e0 travers la vie de Louis Armstrong avec la collaboration de Duke Ellington (qui composera la partition et en fera l\u2019arrangement). Armstrong devait jouer son propre r\u00f4le et Hazel Scott, interpr\u00e9ter Lil Hardin (la seconde \u00e9pouse du trompettiste).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">A c\u00f4t\u00e9 du refus des studios hollywoodiens de prendre en compte de mani\u00e8re objective et efficace la musique des grands cr\u00e9ateurs noirs, on peut constater tout au long de la p\u00e9riode classique du cin\u00e9ma hollywoodiens (des ann\u00e9es 30 aux ann\u00e9es 60) une utilisation tendancieuse \u00e0 forte connotation raciste du jazz en tant que tel. Paradoxalement le jazz ou des formes musicales jazz\u00e9es ne sont pas rares dans les films des ann\u00e9es 30, 40 et 50, mais ces oeuvres ne figurent que tr\u00e8s rarement dans les ouvrages ou articles consacr\u00e9s \u00e0 ce sujet, alors que c\u2019est l\u00e0 que se trouve le noeud du probl\u00e8me. C\u2019est en effet plus au niveau subliminal que se situe la perception du jazz par le spectateur que sur un plan purement esth\u00e9tique ou artistique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">En d\u00e9pit du titre trompeur donn\u00e9 au film consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 tort comme le premier document sonore et parlant de l\u2019histoire du cin\u00e9ma : The Jazz singer (1927), cette musique n\u2019a pas droit de cit\u00e9 \u00e0 Hollywood dans le cin\u00e9ma commercial, alors qu\u2019elle est en train de conqu\u00e9rir le monde \u00e0 travers les figures embl\u00e9matiques de Louis Armstrong et Duke Ellington.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Il existe cependant deux court m\u00e9trages remarquables \u00e0 tous \u00e9gards qui passent \u00e0 cette \u00e9poque (1929) en premi\u00e8re partie du film principal dans certaines salles am\u00e9ricaines, et ce pendant plusieurs ann\u00e9es : Saint Louis Blues et Black and Tan Fantasy.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">R\u00e9alis\u00e9s tous les deux par Dudley Murphy, cin\u00e9aste iconoclaste et atypique, connu surtout par son court m\u00e9trage Ballet m\u00e9canique (1924) r\u00e9alis\u00e9 en collaboration avec Fernand L\u00e9ger, ils t\u00e9moignent d\u2019une compr\u00e9hension et d\u2019un respect pour cette musique que l\u2019on ne retrouvera pas aux Etats Unis avant Bird (1988) de Clint Eastwood.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Un troisi\u00e8me court m\u00e9trage tourn\u00e9 beaucoup plus tard (\u00e0 l\u2019\u00e9chelle du temps jazzistique) en 1944 par le photographe albanais \u00e9migr\u00e9 aux Etats Unis dans les ann\u00e9es vingt Gjon Mili, Jammin the Blues constituera l\u2019apog\u00e9e du film jazz tant par la qualit\u00e9 et la maitrise du langage cin\u00e9matographique que par la beaut\u00e9 et l\u2019\u00e9l\u00e9gance de la musique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Longtemps invisibles et inaccessibles ces trois court m\u00e9trages sont aujourd\u2019hui \u00e0 la disposition de tous sur internet (Youtube)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Saint Louis Blues (Dudley Murphy, 1929)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Dans un num\u00e9ro de la revue de cin\u00e9ma Premier Plan (# 11 Jazz au cin\u00e9ma) Henri Gautier pr\u00e9cise que ce film a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert par le critique Charles Delaunay dans les ann\u00e9es cinquante et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 vraisemblablement r\u00e9alis\u00e9 vers 1930 par un auteur dont le nom parait avoir \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 ( !) La revue n\u2019\u00e9tant pas dat\u00e9e, mais on peut situer ce num\u00e9ro comme ayant \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, cela donne une id\u00e9e de l\u2019incroyable ignorance qui entourait le monde du film jazz il n\u2019y a pas si longtemps encore.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Ce qui frappe apr\u00e8s une premi\u00e8re vision de ce film, c\u2019est l\u2019aspect avant gardiste de l\u2019oeuvre qui pr\u00e9figure l\u2019apparition bien des d\u00e9cennies plus tard du clip musical figure impos\u00e9e du monde de la chanson en g\u00e9n\u00e9ral. (2)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Par contre l\u2019accumulation de clich\u00e9s et st\u00e9r\u00e9otypes racistes (noirs paresseux, lascifs et prox\u00e9n\u00e8tes) laisse au spectateur contemporain une p\u00e9nible impression d\u2019autant que le compositeur (noir) du morceau W.C. Handy a \u00e9t\u00e9 l\u2019instigateur de cette oeuvre et a particip\u00e9 en tant que directeur musical \u00e0 son \u00e9laboration. Cette vision caricaturale des afro am\u00e9ricains a d\u2019ailleurs failli amener la disparition d\u00e9finitive de la seule copie encore existante du film dans les ann\u00e9es 40 \u00e0 la demande de la N.A.A.C.P. (3) jugeant cette approche particuli\u00e8rement insultante.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Cela dit il serait injuste de bl\u00e2mer Dudley Murphy sans prendre en consid\u00e9ration le climat de l\u2019\u00e9poque et surtout l\u2019engagement politique humaniste et progressiste dont t\u00e9moigne l\u2019ensemble de son oeuvre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Le critique afro-am\u00e9ricain Donald Bogle fait par ailleurs remarquer dans sa remarquable \u00e9tude sur la repr\u00e9sentation des noirs dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain (4) que si on peut effectivement reprocher au metteur en sc\u00e8ne blanc d\u2019avoir un peu trop complaisamment utilis\u00e9 certains st\u00e9r\u00e9otypes racistes, il n\u2019en reste pas moins que le film donne une description bouleversante de la douleur d\u2019une femme noire \u00e0 travers l\u2019interpr\u00e9tation de Bessie Smith.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Le principal int\u00e9r\u00eat du film tant sur le plan historique que sur le plan artistique c\u2019est la pr\u00e9sence au g\u00e9n\u00e9rique dans le r\u00f4le principal de \u00ab l\u2019imp\u00e9ratrice du blues \u00bb dont le charisme impressionnant fait regretter que ce soit sa seule apparition \u00e0 l\u2019\u00e9cran.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Reprenant en gros le sch\u00e9ma narratif d\u00e9velopp\u00e9 dans les paroles du blues de Handy, ce court m\u00e9trage permet \u00e0 Bessie Smith d\u2019en donner une illustration saisissante. Sa voix bouleversante, la puissance dramatique et la sinc\u00e9rit\u00e9 de son jeu donnent tout son sens \u00e0 l\u2019expression crever l\u2019\u00e9cran.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Comme le souligne R\u00e9mi Remackers , la musique est astucieusement mise en avant dans le film. Lorsque Bessie chante dans un bar, les choeurs sont interpr\u00e9t\u00e9s par des figurants install\u00e9s comme s\u2019ils \u00e9taient des consommateurs. (5)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">On reste n\u00e9anmoins sur sa faim pour ce qui est de la participation annonc\u00e9e du trompettiste Joe Smith et du pianiste James P Johnson qui ne sont ni identifiables ni audibles \u00e0 aucun moment.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Un dernier point m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulign\u00e9 : c\u2019est le r\u00f4le jou\u00e9 par Bessie Smith dans la reconnaissance de la place des femmes dans la musique populaire am\u00e9ricaine. Avant les ann\u00e9es vingt l\u2019immense majorit\u00e9 des artistes dans ce domaine \u00e9taient des hommes, et les premi\u00e8res femmes \u00e0 acqu\u00e9rir une notori\u00e9t\u00e9 nationale (quoique modeste) furent des chanteuses de blues comme Ma Rainey et surtout Bessie Smith ainsi que la pianiste Lil Hardin.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Black and Tan Fantasy (Dudley Murphy, 1929)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Le titre fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un th\u00e8me embl\u00e9matique de la premi\u00e8re p\u00e9riode (jungle) de l\u2019oeuvre monumentale du pianiste, compositeur et chef d\u2019orchestre Duke Ellington (1899-1974).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Historiquement, cette oeuvre comme la pr\u00e9c\u00e9dente se situe dans la mouvance de la Harlem Renaissance qui vit une floraison culturelle touchant en particulier les domaines litt\u00e9raires et musicaux se d\u00e9velopper \u00e0 Harlem dans les ann\u00e9es vingt et trente. On peut aussi la rattacher \u00e0 ce courant plus g\u00e9n\u00e9ral dit du du Jazz Age (1918-1929) qui amena une ouverture en faveur des femmes, des minorit\u00e9s ethniques et des homosexuels.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Le film s\u2019ouvre sur une sc\u00e8ne \u00e9tonnante o\u00f9 l\u2019on voit et entend Duke Ellington (film\u00e9 de dos) et un de ses trompettistes de l\u2019\u00e9poque Arhur Wetsol) travailler le th\u00e8me qui donne son titre au film. De par sa tonalit\u00e9 sombre le morceau annonce l\u2019atmosph\u00e8re tragique du film et cette exposition d\u2019une grande force expressive et dramatique est entrecoup\u00e9e d\u2019un num\u00e9ro comique dans la plus pure tradition du minstrel show . (6)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Cette sc\u00e8ne peut paraitre choquante par sa brutale rupture de ton et surtout par les relents racistes particuli\u00e8rement d\u00e9plaisants qu\u2019elle d\u00e9gage pour un spectateur contemporain. Mais qu\u2019on r\u00e9\u00e9coute King of the Zulus (version de 1926 et 1957) o\u00f9 Louis Armstrong se fait interrompre au milieu d\u2019un solo admirable de rigueur et de force expressive par un de ses musiciens s\u2019enqu\u00e9rant avec un fort accent antillais de l\u2019endroit o\u00f9 il pourrait acheter des tripes, puis apr\u00e8s cet interm\u00e8de comique reprenant avec la m\u00eame puissance dramatique le d\u00e9roulement de son chorus comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Nous sommes l\u00e0 au coeur d\u2019une tradition compl\u00e9tement rejet\u00e9e aujourd\u2019hui au nom du politiquement correct mais qui t\u00e9moigne du sens de l\u2019humour et de l\u2019auto d\u00e9rision d\u2019un peuple dont la survie d\u00e9pendait en partie de la maitrise de ce jeu pervers dont il \u00e9tait nullement dupe. Il faut remarquer aussi qu\u2019en dehors des deux protagonistes mentionn\u00e9s ci-dessus aucun autre personnage noir n\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re tendancieuse ou choquante, bien au contraire, l\u2019accent est mis sur le talent cr\u00e9ateur et l\u2019humanit\u00e9 de tous, musiciens et danseurs. Et pour en revenir aux deux d\u00e9m\u00e9nageurs de piano, leur repr\u00e9sentation est toute fordienne, empreinte d\u2019une truculence que le grand cin\u00e9aste n\u2019aurait pas reni\u00e9 (que l\u2019on songe \u00e0 ces sergents irlandais ivrognes et bagarreurs qui pars\u00e8ment bon nombre<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">de ses Westerns, sans qu\u2019on ait jamais accus\u00e9 John Ford de discrimination \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cette nation)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">La s\u00e9quence suivante t\u00e9moigne de la maitrise de Dudley Murphy dans la construction d\u2019une sc\u00e8ne et de la subtilit\u00e9 de son approche cin\u00e9matographique. Ce qui n\u2019aurait pu \u00eatre qu\u2019une d\u00e9monstration gratuite de technique d \u00ab \u2019avant-garde \u00bb se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un langage d\u2019une parfaite coh\u00e9rence dramatique o\u00f9 la beaut\u00e9 et l\u2019originalit\u00e9 du montage et de la prise de vue sont parfaitement int\u00e9gr\u00e9s au r\u00e9cit.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">L\u2019action passe de l\u2019appartement de Duke Ellington \u00e0 la sc\u00e8ne du Cotton Club o\u00f9 doit se produire son amie danseuse qui est de sant\u00e9 fragile. Contre l\u2019avis du Duke qui accompagne avec son orchestre les spectacles chor\u00e9graphiques elle va faire ses d\u00e9buts ce soir-l\u00e0. La premi\u00e8re partie de la s\u00e9quence montre un groupe de danseurs faire un num\u00e9ro de \u00ab tap dancing \u00bb joliment photographi\u00e9 en utilisant les reflets de l\u2019avant-sc\u00e8ne, mais c\u2019est lorsqu\u2019on d\u00e9couvre la jeune femme dans les coulisses, titubante et en proie \u00e0 une souffrance \u00e9vidente que la tension dramatique va monter d\u2019un cran. Par un travail \u00e9tonnant sur l\u2019image tour \u00e0 tour d\u00e9compos\u00e9e et \u00e9clat\u00e9e, par l\u2019utilisation de surimpressions audacieuses, le cin\u00e9aste va sugg\u00e9rer l\u2019\u00e9tat de malaise de la danseuse. Le spectacle est vu \u00e0 travers ses yeux et tout est d\u2019une coh\u00e9rence parfaite : c\u2019est de la cam\u00e9ra subjective employ\u00e9e avec une telle d\u00e9licatesse qu\u2019on ne le remarque pas imm\u00e9diatement.(7) Et tout au long de la s\u00e9quence la musique colle admirablement aux images. Rarement le jazz aura \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 avec autant de bonheur \u00e0 une s\u00e9quence dramatique o\u00f9 l\u2019avant gardisme de la musique ellingtonienne rejoint celui du cin\u00e9aste<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Le morceau qu\u2019interpr\u00e8te l\u2019orchestre pendant cette danse est Black Beauty, un th\u00e8me compos\u00e9 par Duke Ellington en hommage \u00e0 la danseuse et chanteuse Florence Mills (1896-1927) morte de tuberculose et de surmenage chronique comme l\u2019h\u00e9ro\u00efne du film.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">.La s\u00e9quence suivante (environ une minute) contraste fortement avec la pr\u00e9c\u00e9dente sur le plan technique : en dehors d\u2019une contre plong\u00e9e audacieuse elle nous montre de fa\u00e7on assez classique la danse suivie de l\u2019\u00e9vanouissement de l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Par contre la tension dramatique est port\u00e9e \u00e0 son paroxysme par le rythme croissant de la danse et de l\u2019accompagnement orchestral.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Pour la derni\u00e8re s\u00e9quence, celle de l\u2019agonie et de la mort de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, on revient \u00e0 la sc\u00e8ne du d\u00e9but mais l\u2019interpr\u00e9tation int\u00e9grale de la Black and Tan Fantasy qui prend ici tout son sens, avec la citation habituelle de la marche fun\u00e8bre de Chopin (Sonate #2) Les ombres port\u00e9es des musiciens sur le mur et le visage embu\u00e9 de larmes de Duke Ellington dans un beau fondu au noir pour la derni\u00e8re image renforcent l\u2019impression de lourdeur tragique qi baigne toute l\u2019oeuvre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Jammin the blues (Gjon Mili, 1944)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Lester Young was on the stand, eternity on his huge eyelids<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">On the Road , Jack Kerouac<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Laissons \u00e0 Gilles Mou\u00ebllic (Jazz et Cinema, Cahiers du Cin\u00e9ma, 2000) la pr\u00e9sentation de cette oeuvre hors normes qui suscite depuis des d\u00e9cennies la m\u00eame ferveur admirative des amateurs de jazz et des cin\u00e9philes :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00ab Ce qui aurait pu n\u2019\u00eatre qu\u2019un documentaire de plus devient gr\u00e2ce au travail sur la lumi\u00e8re, sur l\u2019espace, gr\u00e2ce aussi \u00e0 la souplesse des mouvements de cam\u00e9ra, une tentative convaincante de restituer plastiquement la chaleur du blues, l\u2019essence de la musique noire. Il va beaucoup plus loin que l\u2019\u00e9vidente photog\u00e9nie du jazz, trouve l\u2019\u00e9quilibre entre sa po\u00e9sie abstraite et son expression profond\u00e9ment humaine\u2026 Les regards des musiciens semblent \u00e9clairer l\u2019espace, le d\u00e9couper, pour donner vie \u00e0 ces corps devenus musique. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Outre la qualit\u00e9 exceptionnelle de la musique que l\u2019on entend (8)) avec un Lester Young imp\u00e9rial \u00e0 la d\u00e9contraction souveraine (9) \u00ab Quand coiff\u00e9 d\u2019un chapeau plat et rond, cette t\u00eate plate et ronde laissait \u00e0 peine apercevoir ses traits dans les fum\u00e9es et les clairs-obscurs un peu trop savants de Mili, quelle pens\u00e9e aux paresseux m\u00e9andres se coulait dans la musique venue du plus profond de ce corps vautr\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 au canap\u00e9 qui le supportait \u2026 et ce son, presque sans timbre, au vibrato voil\u00e9, toile d\u2019araign\u00e9e o\u00f9 tremblaient des reflets argent\u00e9s .. \u00bb (10))<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Peter Noble rappelle dans son ouvrage The Negro in Films ( Skelton Robinson, 1947) que Gjon Mili en r\u00e9alisant ce film sur la musique de jazz n\u2019avait pas voulu tenir compte de la tradition qui pr\u00e9valait dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00e0 cette \u00e9poque : ne pas m\u00e9langer \u00e0 l\u2019\u00e9cran musiciens noirs et blancs afin de ne pas se couper du march\u00e9 des \u00e9tats du sud (Jim Crow laws)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Malheureusement il dut se soumettre \u00e0 ce dictat et le guitariste Barney Kessel, seul musicien blanc du groupe n\u2019est jamais film\u00e9 de face mais toujours de trois quart et le visage volontairement plong\u00e9 dans l\u2019ombre. Par contre lors de son solo, o\u00f9 ses mains sont montr\u00e9es en gros plan il semblerait qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 enduites d\u2019une teinture afin de ne pas paraitre trop blanches.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Une s\u00e9rie de plans d\u00e9multipli\u00e9s de musiciens (trompettiste, saxophoniste) fait irr\u00e9m\u00e9diablement penser \u00e0 <b>Black and Tan Fantasy <\/b>\u00a0r\u00e9alis\u00e9 quinze ans plus t\u00f4t par Dudley Murphy, film que Gjon Mili devait sans doute connaitre et auquel il rend un bel hommage ici. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">On peut simplement regretter \u00e0 propos de ce film admirable que le choix de Gjon Mili se soit port\u00e9 sur des musiciens certes exceptionnels mais qui ne repr\u00e9sentaient plus vraiment en 1944 ce qui se passait de passionnant et d\u2019innovant sur la sc\u00e8ne du jazz. (En dehors de Lester) Que ce g\u00e9nie r\u00e9volutionnaire de Charlie Parker dont il ne subsiste pratiquement rien comme t\u00e9moignage film\u00e9 n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 contact\u00e9 avec ses complices de l\u2019\u00e9poque Dizzy Gillespie, Bud Powel ou Max Roach laisse un gout amer \u00e0 l\u2019amateur de jazz ; nous aurions tenu l\u00e0 non seulement une grande oeuvre cin\u00e9matographique mais aussi et surtout un t\u00e9moignage bouleversant sur une page essentielle de l\u2019histoire du jazz moderne. (11)) <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(1) <b>Voyage de Martin Scorsese \u00e0 travers le cin\u00e9ma am\u00e9ricain<\/b>, Cahiers du Cin\u00e9ma, 1997. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(2) Paradoxalement ce film unique et essentiel dans l\u2019histoire du cin\u00e9ma am\u00e9ricain n\u2019est que tr\u00e8s bri\u00e8vement \u00e9voqu\u00e9 dans le remarquable ouvrage de Gilles Mou\u00ebllic <b>Jazz et Cinema <\/b>(5) paru en 2000 et totalement ignor\u00e9 dans le recueil collectif <b>Filmer le Jazz <\/b>(6) sorti en 2O11 qui il est vrai n\u2019a pas pour but de recenser toutes les utilisations du jazz \u00e0 l\u2019\u00e9cran. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Par contre un ouvrage beaucoup moins complexe et novateur <b>Jazz sur Films <\/b>de Jean-Roland Hippenmeyer publi\u00e9 en 1973 (7) lui consacre une abondante notule o\u00f9 l\u2019on apprend que la musique originale a \u00e9t\u00e9 report\u00e9e sur disque en 1946 (78 tours) puis 1972 (microsillon). <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(3) <i>National Association for the Advancement of Colored People<\/i>: une des plus anciennes associations de d\u00e9fense des droits civiques, fond\u00e9e en 1909 pour assurer l\u2019\u00e9galit\u00e9 des noirs et la reconnaissance de leur statut de citoyens am\u00e9ricains. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(4) <b><i>Toms, Coons, Mammies, &amp; Bucks<\/i><\/b>, <i>An Interpretive History of Blacks in American Films<\/i>, Donald Bogle, Roundhouse, Oxford 1994, page 34 <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(5) Le Monde du Jazz, fascicule 20 <b>Bessie Smith, <\/b>2009 <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(6) Le minstrel show \u00e9tait un spectacle compos\u00e9 de chants, danses et interm\u00e8des comiques datant des ann\u00e9es 1820 et qui perdurera jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1950. D\u2019inspiration profond\u00e9ment raciste il tournait les noirs en d\u00e9rision avec des acteurs blancs aux visages noircis, mais aussi parfois des acteurs afro am\u00e9ricains. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(7) <b>Le cabinet du docteur Cagliari <\/b>(1919) film manifeste de l\u2019expressionisme allemand avait sans doute le premier explor\u00e9 cette esth\u00e9tique de la d\u00e9formation du r\u00e9el \u00e0 des fins esth\u00e9tiques. Personne n\u2019a oubli\u00e9 les d\u00e9cors hallucin\u00e9s du film qui traduisaient la vision et les obsessions d\u2019un malade mental. On ne peut s\u2019emp\u00eacher aussi d\u2019\u00e9voquer ici une co\u00efncidence troublante : la m\u00eame ann\u00e9e -1929- William Faulkner publiait son quatri\u00e8me roman <i>The Sound and the Fury <\/i>(<i>Le bruit et la fureur<\/i>) o\u00f9 il utilisait la <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">technique du \u00ab stream of consciousness \u00bb ( courant de conscience) c\u2019est-\u00e0-dire racontait l\u2019histoire \u00e0 partir du point de vue de chacun des personnages, ce qui donnait pour la premi\u00e8re partie en particulier ( le r\u00e9cit du malade mental Benjy) une atmosph\u00e8re qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer celle de cette s\u00e9quence cin\u00e9matographique. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(8)Dans un article par ailleurs fort bien document\u00e9 et \u00e0 l\u2019argumentation convaincante, <i>Le Jazz au cin\u00e9ma <\/i>(<b>Citizenjazz.com<\/b>) ,Sophie Chambon croit reconnaitre Dizzy Gillespie , Charlie Parker et Coleman Hawkins parmi les membres de l\u2019orchestre, c\u2019est ce que les anglophones appellent \u00ab a piece of wishful thinking \u00bb ! (prendre ses d\u00e9sirs pour des r\u00e9alit\u00e9s) ! <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(9) malheureusement enregistr\u00e9e en play back comme toujours dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain jusqu\u2019\u00e0 <b>Bird <\/b>de Clint Eastwood y compris. Rappelons pour m\u00e9moire que le seul film de fiction consacr\u00e9 au jazz ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la prise de son directe est le tr\u00e8s bel <b>Autour de Minuit <\/b>de Bertrand Tavernier avec comme vedette Dexter Gordon qui fut un des disciples et des suiveurs les plus dou\u00e9s de Lester Young. Tavernier parlant de son film dans un entretien publi\u00e9 dans <b>Filmer le Jazz <\/b>(<i>Presses Universitaires de Bordeaux<\/i>, 2O11) d\u00e9clarait : \u00ab Il me semblait impossible de faire un film sur le jazz, si je ne me mettais pas dans le m\u00eame danger que les musiciens eux-m\u00eames, quand ils jouaient chaque soir. Je voulais donc que le film soit enregistr\u00e9 en son direct. \u00bb <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(10)Andr\u00e9 Hodeir, <b>Les mondes du jazz<\/b>, Union G\u00e9n\u00e9rale d\u2019Editions, 10\/18 1970 <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">(11) Il convient cependant de nuancer ces propos car Dudley Nichols ne pouvait que difficilement \u00eatre au courant cette phase d\u00e9cisive de l\u2019\u00e9volution du jazz qui se d\u00e9roulait dans l\u2019intimit\u00e9 de quelques clubs loin du regard et des oreilles du grand public<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Calibri;\">Jean Jacques SADOUX<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Jacques Sadoux<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-687","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-contributions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/687","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=687"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/687\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":689,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/687\/revisions\/689"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=687"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=687"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cineclubdubelvedere.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=687"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}